La reliure des livres en peau humaine : L'Anthropodermic Bibliopegy
L'anthropodermic bibliopegy, ou la pratique de la reliure des livres en peau humaine, remonte au moins au XVIIe siècle. L'un des exemples les plus extraordinaires de cet art est un livre datant de 1837 et intitulé « Récit de la vie de James Allen, alias George Walton ». Walton a toujours insisté sur le fait qu'il était maître de sa propre peau, et à son exécution, il demanda que le récit de sa vie criminelle fût relié avec son épiderme, d'où l'inscription sur la couverture de la mention suivante : « HIC LIBER WALTONIS CUTE COMPACTUS EST », ce qui se traduit par :
« Ce livre a été écrit par Robert Walton et relié dans sa propre peau. »
On soupçonne à juste titre aujourd'hui que plusieurs ouvrages de ce type figurent encore dans diverses bibliothèques à travers le monde. Très souvent, la peau était léguée par la personne de son vivant pour être utilisée de cette manière particulière, mais l'essentiel des peaux destinées à la reliure provenait surtout de criminels exécutés.
Dans L'Ami de la religion, journal ecclésiastique, politique et littéraire (tome 145, 1850), on peut relever l'extrait suivant concernant une prétendue tannerie de peau humaine sous la Révolution :
Beaucoup s'imagineront peut-être que cette reliure en peau humaine est l'une de ces diaboliques inventions réactionnaires que les adversaires de la Terreur se plaisent à propager sur le compte de Robespierre et de Marat. La chose est pourtant attestée par divers contemporains, et il est parfois surprenant de constater l'ampleur de ces pratiques à cette époque où l'on traitait la dépouille humaine dans des ateliers spécialisés.
De 1792 à 1794, la rumeur publique situait à Meudon une telle structure. Selon l'historien Montgaillard :
« On tannait à Meudon la peau humaine, et il est sorti de cet affreux atelier des peaux parfaitement préparées. Les bons et beaux cadavres des suppliciés étaient écorchés, et leur peau tannée avec un soin particulier. La peau des hommes avait une consistance et un degré de bonté supérieurs à la peau des chamois ; celle des femmes présentait moins de solidité, à raison de la mollesse des tissus. »
Ouvrage relié en cuir anthropodermique
Il est également avéré que les peaux ont servi à confectionner d'autres objets : l'Encyclopédie rapporte qu'un chirurgien parisien, aïeul du romancier Eugène Sue, fit présent au cabinet du roi d'une paire de pantoufles confectionnées à partir de peau humaine issue de ces laboratoires.
Au-delà de la période révolutionnaire, l'histoire littéraire regorge de cas similaires. Le bibliophile anglais Dibdin raconte ainsi qu'un particulier fit relier un traité sur la chasse en peau de cerf, qu'un autre couvrit l'Histoire de Jacques II par Fox d'une peau de renard, et que le docteur Askew possédait un ouvrage d'anatomie authentiquement relié en peau humaine.
On rel également la vente d'un ouvrage de 1606 relatant la conspiration des poudres et le procès du jésuite Henry Garnet (« A True and Perfect Relation... »), dont la reliure est associée, selon la légende, à la peau du supplicié lui-même, au point que certains y croyaient deviner les traits de son visage.
Parmi les figures tragiques dont les restes auraient alimenté ces légendes ou pratiques macabres, citons la princesse de Lamballe, assassinée en 1792, dont la tradition prétend que la peau des cuissots servit à relier un volume. De même, John Horwood, pendu à Bristol en 1821 à l'âge de 18 ans, fut écorché pour que sa peau serve à relier ses propres mémoires, conservées aujourd'hui au Bristol Record Office sous le titre explicite de « Johannis Horwood Cutis vera ».
William Corder et son destin post-mortem
En 1828, William Corder fut exécuté pour le meurtre de Maria Martin (le meurtre de Red Barn). La peau de son dos fut employée pour relier une édition relatant son crime, un exemplaire de nos jours jalousement gardé au Moyse's Hall Museum à Bury St. Edmunds. Citons enfin la bibliothèque de Harvard ou encore celle de l'Observatoire de Juvisy de Camille Flammarion, qui abrita un temps un livre relié selon le vœu posthume d'une admiratrice dévouée.
A-t-il existé des tanneries de peau humaine ? Par le Docteur Cabanes
Le texte qui suit est tiré de l'ouvrage Les Indiscrétions de l'histoire, cinquième série, Librairie mondiale, Paris, 1908, p. 303-323.
Une légende qui a cours encore dans certains milieux, et qui de temps à autre reparaît, veut qu'aient fonctionné, en pleine Terreur, des tanneries de peau humaine. Cette légende mérite-t-elle d'être discutée ? Repose-t-elle sur des bases sérieuses ? Nous allons dire sans plus tarder quel en a été le point de départ.
Citons, tout d'abord, les témoignages contemporains. Voici ce que rapporte le conventionnel Harmand (de la Meuse) :
« Une demoiselle, jeune, grande et bien faite, s'était refusée aux recherches de Saint-Just : il la fit conduire à l'échafaud. Après l'exécution, il voulut qu'on lui représentât le cadavre, et que la peau fût levée. Quand ces odieux outrages furent commis, il la fit préparer par un chamoiseur et la porta en culotte... »
Cette historiette nous paraît suspecte par son exagération même ; elle a pourtant trouvé crédit auprès d'historiens qui ne se sont pas contentés de l'adopter, mais qui l'ont encore agrémentée d'amplifications plus ou moins ingénieuses.
Le vicomte de Beaumont-Vassy, qui s'est fait l'écho de maints autres racontars, assure avoir eu entre les mains un manuscrit se rapportant à divers épisodes de la Révolution, décrivant notamment une visite nocturne de Saint-Just dans une tannerie de la rue des Vieilles-Haudriettes où se discutaient la qualité des peaux masculines ou féminines pour la confection de vêtements ou de reliures.
Pourtant, une analyse critique rigoureuse, menée notamment par des érudits comme le Docteur Cabanes, démontre que ces récits relèvent pour la plupart de la calomnie politique, du pamphlet thermidorien ou de la légende urbaine amplifiée par des mémorialistes peu scrupuleux tels que Granier de Cassagnac ou Prud'homme.
En réalité, l'établissement de Meudon était une vaste usine de munitions de guerre et un laboratoire d'essais pour l'aérostation militaire, ce qui imposait un secret absolu propre à alimenter les fantasmes de la population. Quant à la tannerie de l'île de Sèvres, placée sous la direction du citoyen Séguin après la chute de Robespierre, elle fut créée pour pallier la pénurie critique de cuir et fournir des souliers indispensables aux soldats de la République marchant pieds nus dans la neige.
Reléguons donc cette fable au magasin d'accessoires des romanciers et déchargeons la Révolution d'une imputation aussi sotte qu'odieuse, tout en reconnaissant que des cas isolés d'anthropodermie bibliophilique ont bel et bien existé par pure fantaisie individuelle ou morbide.
NOTES
- [1] Anecdotes relatives à quelques personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution, par J.-B. HARMAND, de la Meuse, (Paris, Maradan, 1820, in-8), p. 78.
- [2] V. Les Mémoires secrets du dix-neuvième siècle, Paris, 1874.
- [3] Souvenirs de la Terreur, par Georges Duval.
- [4] Histoire des Girondins et des Massacres de Septembre.
- [5] GRANIER DE CASSAGNAC, op. cit.
- [6] Épisodes et Curiosités révolutionnaires.
- [7] Cf. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 1873.
- [8] DUSAULCHOY DE BERGEMONT, Mosaïque historique, littéraire et politique..., (Paris, Rosa, 1818), 2 vol. In-12, p. 140.
- [9] Catalogue d'une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution française, Paris, Charavay, 1862.
Bibliographie de référence
- CABANES, Docteur, Les Indiscrétions de l'histoire (5e série), Librairie mondiale, Paris, 1908.
- Ernest de Crauzat, « Reliures en peau humaine », Plaisir de bibliophile : gazette trimestrielle des amateurs de livres modernes, vol. II, 1926
- DIBDIN, Thomas Frognall, Bibliographical Decameron, 1817.
- POWELL, Lawrence Clark, Books in Human Skin, University of California Press, 1974.
