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Sade - Bourreau ou Victime
Marquis de Sade
Donatien Alphonse François, marquis de Sade

« Apprends, Juliette, qu'il est de la politique de tous ceux qui mènent un gouvernement d'entretenir dans les citoyens le plus extrême degré de corruption...

Tant que le sujet se gangrène et s'affaiblit dans les délices de la débauche, il ne sent pas le poids de ses fers, et on peut l'accabler sans qu'il s'en doute...

Beaucoup de spectacles, un grand luxe, une immensité de cabarets, des bordels, une amnistie générale pour tous les crimes de débauche...

Ô vous qui voulez régner, redoutez la vertu de vos empires, le réveil de l'homme libre sera cruel pour les despotes, et quand les vins n'amuseront plus son loisir, il voudra dominer comme vous ! »

— D.A.F. de Sade

« Femme entre toutes les femmes, déchirant définitivement l’hymen de la pauvre Marie, Juliette aura écrasé sous ses pieds si légers l’infini servage de la femme. »

— Arthur Rimbaud

Notice historique : Le contexte libertin au XVIIIe siècle

Sous l'Ancien Régime, le libertinage des mœurs était largement toléré, voire encouragé au sein de l'aristocratie. Il était protégé par le pouvoir royal et l'influence des hautes sphères. Toutefois, cette liberté de façade coexistait avec une justice répressive impitoyable pour les classes populaires. Le cas du marquis de Sade illustre le basculement d'un homme de la noblesse, toléré dans ses excès jusqu'au jour où ses actes franchirent la ligne de l'abus intolérable pour l'ordre public.

La lecture de ses œuvres ne choque peut-être plus grand monde aujourd'hui, mais il reste, au-delà de ses écrits, une personnalité hors du commun. Il fut un homme dont le nom résonne parfois comme celui d'un héros légendaire, victime de l'hypocrisie d'une société aristocratique refusant de voir ses propres débauches exposées au grand jour. Dans son ouvrage intitulé Les Cent Vingt Journées de Sodome, il répertorie pas moins de 600 perversions, énumérées comme un long travail d'observation quasi scientifique.

Le XVIIIe siècle fut celui de la volupté, mais aussi de la cruauté : la répression des classes s'y exerçait dans toute sa violence d'antan, tandis que se développait une cruauté plus raffinée, volontiers associée au plaisir de faire ou de voir souffrir.

« Brusquement, en quelques années, surgit une peur. Peur qui se formule en termes médicaux, mais qui est animée au fond par tout un mythe moral. On s’effraye d’un mal assez mystérieux qui se répandrait, dit-on, à partir des maisons d’internement et menacerait bientôt les villes. On parle de fièvres des prisons : on invoque ces charrettes de condamnés, ces hommes à la chaîne qui traversent les villes, laissant derrière eux un sillage de mal : on prête au scorbut d’imaginaires contagions, on prévoit que l’air vicié par le mal va corrompre les quartiers d’habitation. Et la grande image de l’horreur médiévale s’impose à nouveau, faisant naître, dans les métaphores de l’épouvante, une seconde panique. »

— Histoire de la Folie, Michel Foucault

Au siècle de la Raison triomphante, l’irrationalisme se portait bien. N'en prenons pour exemple que les « convulsionnaires », qui se laissaient aller à des scènes d’hystérie collective au cimetière Saint-Médard sur la tombe du janséniste Pâris, ou encore l'engouement pour les « mages » et les charlatans. On vit naître et se ramifier en tous sens les thèmes d’un mal, physique et moral, tandis que les dogmes et les idées reçues étaient remis en question.

Tout au long de ce siècle, on retrouve, comme le dira plus tard Freud, une manifestation collective de « Thanatos », notamment à l’occasion des exécutions publiques qui n’étaient en fait que des spectacles d'une grande barbarie. Un compte rendu de supplice rapporte ainsi : « Le supplice public d’un condamné constituait, surtout pour les dames, un aliment incomparable pour exciter leur imagination et leurs sens. Quelques dames de la Cour s’étaient fait conduire en place de Grève pour assister à l’exécution… ». Quoi de plus normal que cette vieille société gothique libère, quand elle le pouvait, ses pulsions morbides.

La police avait alors l'habitude de camoufler le libertinage habituel des nobles. Les prostituées étaient quelquefois si mal en point qu'elles n'avaient même plus la force de porter plainte. Elles savaient, par ailleurs, que leurs accusations n'auraient aucune portée. Le pouvoir royal exerçait une telle pression sur la police des mœurs que le libertinage était loin d'être une simple « philosophie » de la vie, mais bien le privilège des riches ; flageller dans la dentelle et fesser était de bon ton. On ne pouvait guère reprocher de crimes à celui qui passa plus de la moitié de sa vie en prison, si ce n'est celui d'avoir osé retranscrire ce qui était courant à cette époque à la Cour. De surcroît, il affichait son athéisme à une époque où cela était encore considéré comme un crime.

« Il est le prétexte sacrifié à une morale qui se repaît de massacre et savoure les tueries. Aucun régime ne l’a épargné. Le Consulat le mène à son apothéose. En 1797, Sade publie La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu et Juliette ou les prospérités du vice. Sade socialise les fantasmes alors que des torrents de sang irriguent l’Europe et que la barbarie se généralise. Bonaparte, qui s’était essayé au roman entaché de mièvrerie, condamne Sade à la réclusion à vie. Sade change de cachot pour cause de littérature. »

Justine ou les Malheurs de la vertu
Justine ou les Malheurs de la vertu, édition originale de 1791

Mais Sade fut aussi un pervers : le plaisir, la souffrance et la destruction se confondent intimement dans son œuvre. Pour réaliser ses fantasmes, il s'est servi de partenaires consentants, demandeurs, mais aussi de partenaires contraints et forcés. Là, il se métamorphosait en monstre : si le demandeur goûte à la douleur et au plaisir, le forcé subit l'atrocité et l'horreur. C'est cet abus qui, à notre époque, le qualifie de criminel, bien que la justice du XVIIIe siècle fût plus indulgente envers les nobles sur ces questions, jusqu'à ce que le scandale devienne public.

Parler du marquis équivaut immanquablement à parler du sadisme et du masochisme, dont le point commun est l'algolagnie (l'attrait pour la douleur).

Notice historique : L'origine des termes "Sadisme" et "Masochisme"

Le terme sadisme découle directement de la vie et de l'œuvre du marquis de Sade, décrivant l'obtention du plaisir sexuel par la souffrance infligée à autrui. Le terme masochisme fut, quant à lui, forgé plus tard par la psychiatrie en référence aux écrits de l'écrivain autrichien Leopold von Sacher-Masoch, dont les romans explorent la soumission consentie et la recherche de la douleur sous l'autorité féminine.

Sade est ainsi à l'origine du mot « sadisme ». Le mot « masochisme », quant à lui, nous a été donné suite aux écrits du chevalier autrichien Leopold von Sacher-Masoch. Alors qu'il était très jeune, Léopold fut témoin d'une scène de violence : son oncle, ayant surpris son épouse en plein adultère, la fouetta copieusement. Léopold emporta avec lui les images de ces chairs martyrisées. Lorsqu'il se mit à écrire, il fit de l'érotisme un sacerdoce, distribuant systématiquement le beau rôle aux femmes dominatrices. Il prit lui-même l'habitude de se faire fouetter par des créatures bottées.

Sacher Masoch
Leopold von Sacher-Masoch

Le sexologue Krafft-Ebing étudia ce comportement qui consiste, pour l’individu, à ne connaître l’excitation sexuelle et à ne parvenir à la jouissance que s'il subit des souffrances physiques (sévices, flagellations) ou morales (humiliations, insultes). Il décida de nommer cette tendance masochisme. Des études psychiatriques associent cette tendance à une culpabilité névrotique entraînant des conduites d’autopunition, le sujet cherchant à souffrir pour obtenir le pardon d’un surmoi particulièrement sévère, prévenant ainsi l’angoisse liée à un plaisir sexuel interdit.

Ses œuvres décrivent avec exactitude les perversions sexuelles, illustrant l'excitation érotique provoquée par le spectacle de la douleur éprouvée par le partenaire. On y remarque également le plaisir moral qui consiste à asservir et à dominer autrui. Le marquis de Sade n’était toutefois pas seulement sadique : il était sado-masochiste, réunissant les deux tendances, car il éprouvait aussi le besoin de faire souffrir et de rechercher sa propre souffrance.

Marquis de Sade

L’agressivité s’exerce à la fois contre autrui et contre soi-même… Comme l'énonce la psychanalyse : « … la bipolarité de la vie pulsionnelle qui caractérise tout être humain et qui se rattache à l'opposition fondamentale de l'activité et de la passivité. »

Chronologie biographique (1740 - 1814)

La vie de Donatien Alphonse François de Sade est marquée par une succession d'arrestations, d'incarcérations de longue durée (Vincennes, la Bastille, Charenton) et d'évasions. Elle est rythmée par des scandales judiciaires et par la rédaction de son œuvre littéraire clandestine ou carcérale, produite pour l'essentiel sous l'Ancien Régime et la Révolution.

2 juin 1740 : Dans la campagne qui borde la capitale, sous la protection des armes familiales (un aigle impérial à deux têtes), la jeune comtesse de Sade donne le jour à Donatien Alphonse François de Sade. Ce garçon de petite taille, blond aux beaux yeux bleus, est particulièrement éveillé. Il souffre rapidement de l'absence de son père, un personnage imbu de sa personne, tandis que l'égoïsme de sa mère renforce le caractère de l'enfant qui associera bientôt le plaisir à la souffrance.

Enfance : Séparé de sa mère à l'âge de 4 ans, il est confié à sa grand-mère. C'est à Avignon que cinq tantes (dont deux religieuses et une abbesse) s'occupent de lui jusqu'à ses 6 ans. Il est ensuite pris en charge par l'abbé de Sade d'Ebreuil. Ce dernier, après avoir fait prospérer la famille, est victime d'un scandale et brièvement incarcéré après avoir été surpris dans une maison close. C'est au château de Saumane et dans le monastère de Saint-Léger que le jeune marquis poursuit son éducation ; quarante-cinq ans plus tard, il décrira ces Bénédictins sans retenue dans Justine. Il passe sa jeunesse entre plusieurs demeures et l'internat, se faisant remarquer partout grâce à son intelligence hors norme.

Carrière militaire et mariage : Ses titres de noblesse lui permettent d'entrer à l'École préparatoire de cavalerie des Chevaux-Légers de la Garde du Roi. Après la guerre de Sept Ans, à 23 ans, il est officier. De mœurs déjà libertines, il fréquente actrices et prostituées. Cela déplaît fortement à son père, qui ploie sous les dettes et ne voit qu'une solution : le mariage. Bien que le marquis entame une liaison avec mademoiselle Laure de Lauris, châtelaine de Vacqueyras, il la quitte pour épouser Renée-Pélagie de Montreuil. S'ensuivent rapidement des frasques, notamment avec Jeanne Testard.

Premières incarcérations (1763) : Sade est enfermé au donjon de Vincennes du 29 octobre au 30 novembre, puis assigné à résidence au château d'Échauffour chez ses beaux-parents. En 1764, il obtient la révocation de son assignation et noue une liaison avec mademoiselle Colet. Il succède à son père comme lieutenant général aux provinces de Bresse, Bugey, Valmorey et Gex.

1765 - 1766 : Il part en voyage à La Coste avec la Beauvoisin, courtisane fort courue et très onéreuse, qu'il fait passer pour sa femme. Le 21 août, il s'engage à lui verser une rente de 500 livres, bien que rien ne prouve qu'elle ait été honorée.

Le château familial de La Coste
Le château familial de La Coste

1767 : Le 24 janvier, son père, le comte de Sade, décède. Donatien hérite des seigneuries de La Coste, Mazan et Saumane, mais aussi de dettes importantes. Le 27 août, son premier fils, Louis-Marie, comte de Sade, voit le jour. La renommée scandaleuse du marquis grandit et attire l'attention de la police, alors qu'il fait la cour à Mlle Rivière, danseuse à l'Opéra.

1768 - L'affaire de Rose Keller : Le 3 avril débute une affaire cruelle. Rose Keller, veuve de trente-six ans demandant l'aumône place des Victoires, accepte de faire le ménage dans la « petite maison » de Sade à Arcueil pour un écu. Sur place, Sade l'enferme, la flagelle, et l'isole. Elle parvient à s'échapper par la fenêtre. La belle-famille de Sade négocie le désistement de la victime contre 2 400 livres. Malgré cela, Sade est emprisonné à Saumur, puis à Pierre-Encise et à la Conciergerie. Condamné à une amende, il est libéré en novembre sur ordre du roi.

1772 - L'affaire des filles de Marseille : Après la naissance de deux autres enfants et l'organisation d'un festival de théâtre à La Coste, éclate le 25 juin l'affaire de Marseille. Lors d'une partie fine avec son valet Latour et des prostituées, des flagellations ont lieu. L'administration de bonbons à la cantharide (mouche espagnole aphrodisiaque) provoque des malaises. Les filles portent plainte pour tentative d'empoisonnement. Le 3 septembre, Sade est condamné à la décapitation et son valet à la pendaison. Ayant fui en Italie, ils sont exécutés en effigie à Aix-en-Provence.

1773 - 1789 - L'enfermement : Arrêté en décembre 1772 au fort de Miolans, il s'évade en 1773. Après plusieurs années de cavale émaillées de nouveaux scandales (accusations d'enlèvement en 1775), il est définitivement arrêté le 13 février 1777 à Paris. Bien que le parlement d'Aix casse plus tard la condamnation à mort de Marseille, Sade est maintenu en détention par lettre de cachet. Incarcéré à Vincennes puis à la Bastille (1784), il sombre dans la jalousie et se consacre frénétiquement à l'écriture. Il rédige le manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome sur un rouleau de papier de douze mètres (1785), Aline et Valcour, Les Infortunes de la Vertu et Eugénie de Franval. Transféré d'urgence à l'asile de Charenton en juillet 1789, il perd tous ses manuscrits.

La Révolution et la libération : L'Assemblée nationale abolissant les lettres de cachet, Sade est libéré le 2 avril 1790. Il s'engage en politique, adhérant à la section de la place Vendôme, et publie ses œuvres clandestinement ou officiellement (Justine en 1791). D'abord juré d'accusation sous la Terreur, il protège sa belle-famille (les Montreuil) mais finit accusé de modérantisme et emprisonné en décembre 1793. Condamné à mort en juillet 1794, il échappe de justesse à la guillotine suite à une erreur administrative et à la chute de Robespierre.

1801 - L'internement final : Menant une vie précaire malgré la publication de plusieurs ouvrages (La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette), il attire l'ire du Consulat. Le 6 mars 1801, ses ouvrages sont saisis et il est arrêté sans jugement. Transféré à l'asile de Charenton pour « délire du vice », il y passera le reste de ses jours. Il y organise des représentations théâtrales avec les aliénés et continue d'écrire.

2 décembre 1814 : Devenu obèse et asphyxié par sa graisse, il s'éteint à Charenton, accompagné jusqu'à la fin par une jeune fille de seize ans avec laquelle il vécut une dernière liaison. Son testament stipulait que sa fosse devait être semée de glands pour que les traces de sa tombe « disparaissent de dessus la surface de la terre ».

« Il ne peut pas se faire fouetter un chat dans toute la contrée, sans que l'on dise que c'est le marquis de Sade. »

Mais n’oublions pas que Sade, c’est aussi Juliette : deux mille ans d’histoires judéo-chrétiennes racontées aux femmes, qui pèsent encore aujourd’hui dans la mythologie quotidienne de chacune. L’Immaculée Conception sourit amèrement, peu fière d’avoir été le lourd tribut de tant de soumissions :

« Daigne le croire, Sophie, ce dieu que tu admets n’est que le fruit de l’ignorance d’un côté et de la tyrannie de l’autre ; quand le plus fort voulut enchaîner le plus faible, il lui persuada qu’un dieu sanctifiait les fers dont il l’accablait, et celui-ci, abruti par sa misère, crut tout ce que l’autre voulut.

Toutes les religions, suites fatales de cette première fable, doivent donc être dévouées au mépris comme elle ; il n’en est pas une seule qui ne porte l’emblème de l’imposture… »

— Les Infortunes de la Vertu

Marquis de Sade


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