Le deuxième malade est un jeune homme de vingt-huit ans, célibataire, bijoutier, né à Paris : R… est un dégénéré héréditaire à obsessions et impulsions variées. Il voyait des femmes autrefois et avait, au cours du coït, ou avant et après, des désirs de brutalité vis-à-vis des femmes avec lesquelles il cohabitait.
C’est ainsi qu’il a voulu tuer plusieurs ouvrières de ses ateliers, prétextant de bonne foi qu’il se croyait en butte à leurs agaceries et à des mots à double sens. Il a aussi éprouvé des impulsions violentes contre des hommes, se battait parfois et éprouvait, dit-il, une étrange jouissance au corps à corps.
En 1896, il a eu un chancre phagédénique qui lui a rongé le gland (cicatrice déformante à la moitié gauche du gland).
Depuis, il n’a plus vu de femmes par crainte de maladie et par honte de montrer sa verge difforme.
S’est pris alors d’une passion zoophilique obsessionnelle, mais périodiquement il immole ou torture les plus affectionnées de ses bêtes, achetées cependant au prix de grandes privations.
Leur agonie lui donne des jouissances qu’il corse par des morsures des pattes, de la queue, des oreilles ou de la langue, selon la bête. Il jouit alors, dit-il, comme s’il avait des rapports avec une femme.
Remords ensuite.
Érythrophobie ancienne, post-pubère, semblant liée à l’onanisme.
Pleurs et rires sans motifs.
Pas de crises nerveuses. Mais tremblements et pâleur si on le contrarie.
A. H. — Le malade est né de père inconnu, sa mère et sa grand-mère maternelle sont mortes à la Salpêtrière d’affections du cœur. Il n’a pas de frère ni de sœur, ni oncle ou tante connus. Sa mère aurait eu des crises nerveuses.
A. P. — Il a été élevé.
Il apprenait bien à l’école et de bonne heure ; sans avoir reçu une instruction spéciale, il a lu beaucoup, écrit correctement et rédigé facilement des confessions assez bien exprimées sur les points délicats de ses souvenirs : nous aurons à en citer plusieurs passages.
Chez mon dernier patron, où je travaille depuis six mois, la patronne expliquait à Mme Per… (la dame que j’ai étranglée) l’ouvrage qu’on devait faire, car moi, il fallait que je lui fasse répéter plusieurs fois ; et comme je ne m’en rappelais jamais, on était obligé de le marquer sur une ardoise pour ne pas que je ne fasse pas des bêtises. Il fallait me conduire absolument comme un enfant.
Il m’est absolument impossible d’apprendre un couplet d’une chanson même des plus connues comme Viens Poupoule, quand même je l’entendrais chanter toute la journée ; je n’ai jamais chanté depuis deux ans. Avant, je chantais un peu ; en revanche, je me rappellerai obstinément des bêtises, des choses que je n’ai pas besoin de me rappeler, sans aucune utilité pour moi ; mais j’ai toujours beaucoup de mémoire pour raconter les contrariétés qu’on m’a faites.
Depuis l’âge de seize ans, il a eu la manie de jouer aux courses. Comme il était assez fort au calcul, il faisait de nombreuses combinaisons. Il les calculait de tête, tout en travaillant. Cela a duré jusqu’en 1900, où il s’en est brusquement dégoûté tout à fait. Il était arrivé à posséder 5 000 francs en novembre 1894, mais cela dura une semaine, car un dimanche, il perdit 1 800 francs, et le mardi suivant 2 000 francs sur un cheval ; le reste fut perdu dans le courant de la semaine.
Non seulement il ne voit pas ses parents depuis huit ans environ, mais il n’avait pas d’amis ; le soir, pour s’amuser, sa seule distraction, depuis quatre ans, c’était d’être avec ses bêtes, si on peut appeler cela une distraction.
Il pense toujours aux contrariétés qu’il a eues, se sent alors absorbé continuellement par ses obsessions rétrospectives de vouloir tuer les personnes qui l’ont contrarié, et par le regret de ne pas avoir de femmes.
Il exprime toujours mieux sa pensée par écrit qu’en paroles, parce qu’il peut réfléchir et chercher dans sa mémoire pour écrire ; aussi fait-il beaucoup de brouillons. Il réunit ensemble après coup les phrases concernant un même sujet ; il lui est impossible d’écrire une lettre du premier coup, comme il s’intimide de se trouver devant le monde, par phobie du regard.
Il m’arrive souvent de rire aux éclats sans aucun motif, sans même savoir pourquoi, bien que je fasse tout pour m’en empêcher.
J’éprouve un grand bien-être quand je prends une douche, surtout les chaudes, alors je me mets à rire sans savoir pourquoi.
Mon état s’est aggravé vers le milieu de juin, absorbé tout le temps par mes idées noires et mes obsessions.
Quand j’avais environ cinq à six ans, je suçais toujours mon pouce de la main droite ou gauche, cela m’a duré, au plus, deux ou trois ans, si bien qu’on me mettait de l’aloès après les pouces.
J’ai toujours eu la manie de découdre les boutons de mon veston ou gilet, ou pardessus ; en frottant l’index ou le doigt majeur contre le fil qui coud les boutons, le chatouillement que j’éprouve me procure une sensation agréable, mais à force de recoudre toujours les boutons, l’étoffe, à l’endroit des boutons, s’en va avant que mon veston soit usé. Je n’ai jamais pu me passer de cette manie, malgré les efforts que j’ai faits.
Vers l’âge de quinze ans, quand je marchais dans la rue, je me retournais brusquement pour retourner sur mes pas et me rendre à un endroit que j’avais fixé quelques secondes auparavant ; si c’était, par exemple, un bec de gaz, je le touchais avec la main : je me remettais en route pour recommencer ce manège peut-être trois ou quatre fois en une heure ; les moqueries de mes camarades d’atelier m’ont fait cesser cette manie qui m’a duré deux ans au plus.
Pas d’affection nerveuse particulière dans l’enfance, mais toujours tempérament nerveux, concentré, vibrant, caractère ombrageux, peu sociable et violent. Sa mère avait peur de lui, dit-il, et n’a plus voulu demeurer avec lui, craignant ses emportements à propos de rien.
Il ne paraît pas avoir voué à cette mère grande affection lui-même et en parle avec quelque indifférence. Cependant il s’est lié d’affection avec quelques personnes étrangères auxquelles il écrit et qui viennent le voir. Il dit qu’il aimait beaucoup ses animaux, malgré les tortures innommables auxquelles il les soumettait par accès.
Dès l’âge pubère il a eu des troubles marqués du caractère ; c’est de là que datent ses emportements qui effrayèrent sa mère. Là où on le mit en apprentissage, il était de rapports très difficiles avec les autres apprentis, les ouvriers et patrons, et surtout les ouvrières et patronnes.
On a vu qu’il se battait souvent avec ses camarades d’ateliers et trouvait même une étrange jouissance au corps à corps. Ses tendances agressives amenèrent des réactions homicides vis-à-vis de ses patrons et des ouvrières sous les ordres desquels il était. À quatre reprises différentes, il cherche à tuer :
- 1° Son patron : coup de revolver (refus de porter plainte du patron) ;
- 2° Un ouvrier qu’il a failli étrangler ;
- 3° Un contremaître sur qui il a tiré un coup de revolver ;
- 4° Une ouvrière qu’il a cherché à étrangler.
Rappelons aussi les craintes de sa mère qui n’a pu vivre avec lui, de crainte d’être tuée, ainsi que sa maîtresse qui le quitta après deux mois de ménage, parce qu’il avait voulu l’étrangler. Il la mordait d’ailleurs cruellement, de préférence au cou, aux bras, aux seins.
R… s’est masturbé d’assez bonne heure, avant la puberté, mais surtout depuis l’âge de quatorze ans ; il remarque lui-même que cet onanisme avait une grande influence sur sa timidité et son émotivité, manifestée par des rougeurs dont il a honte et qui le déconcertent au point de ne plus pouvoir parler ; ces rougeurs surviennent alors à l’occasion du fait le plus banal, mais surtout si on le fixe des yeux ; il y est plus exposé après les repas et durant les jours où il s’est livré à l’onanisme.
Cette érythrophobie semble associée comme prodrome aux crises d’obsessions impulsives à frapper ou tuer.
Notice Historique : L'Érythrophobie et la Peur du Regard au Tournant du Siècle
Concept introduit en psychiatrie à la fin du XIXe siècle, l'érythrophobie (peur de rougir) était alors fréquemment analysée comme le symptôme somatique d'une névrose d'angoisse ou d'une dégénérescence mentale précoce. Chez les patients isolés et timides, la honte sociale se transformait souvent en un délire de persécution larvé, où le regard d'autrui était vécu comme une agression insupportable.
Pour résumer cette première partie de l’observation du malade, nous relevons jusqu’à la puberté complète et s’exacerbant à son occasion, un état de déséquilibration marqué consistant en émotivité morbide à forme érythrophobique surtout, liée particulièrement aux préoccupations d’ordre sexuel (à la masturbation d’abord, aux rapports courants avec les personnes du sexe féminin ensuite) ; l’impulsivité maladive s’associe peu à peu à la crise émotive et lui succède ; elle oblige le malade à s’isoler de plus en plus, dans la crainte de céder aux réactions violentes qu’il sent naître en lui.
Des phobies multiples éclosent alors : ce sont surtout la phobie du regard et la nosophobie caractérisée par la crainte obsédante de devenir fou, obsession persistant dans le sommeil sous forme de cauchemars, alternant avec des rêves zoopsiques effrayants. (Pas d’alcoolisme.)
Tête faible depuis l’âge de treize ans (perte de mémoire et dégoût de la vie).
Onanisme depuis l’âge de quatorze ans.
Depuis l’âge de vingt-deux ans, tête plus fatiguée, sensation de chaleur derrière la tête, la voix devient aphone, lorsque survient une cause d’énervement (contrariété).
Depuis l’âge de dix-neuf ans, croit avoir des pertes séminales quand il va à la selle ou la nuit en dormant (dit qu’il s’en aperçoit en s’éveillant. Il est probable qu’il confond spermatorrhée et liquide prostatique sous le nom de pertes).
Il a été soigné quatre ans aux consultations de la Charité et de la Salpêtrière pour neurasthénie. Crises surtout accusées depuis ces quatre années, consistant outre l’émotivité initiale et la rougeur, en impossibilité de répondre à la personne qui le contrarie, état spasmodique et voix étranglée ; ne peut plus raisonner et reste sous l’empire de l’obsession continuelle de tuer tout ce qui est vivant autour de lui, jusqu’à ce que survienne l’impulsion irrésistible ou la crise de larmes finale (pas de stigmate d’hystérie).
On le voit, l’émotivité morbide est évidente et l’accentuation de ces phénomènes se marque nettement depuis l’épanouissement des troubles obsessionnels éclos surtout après la phase pubère. Mais il est un ordre de phénomènes obsessionnels particuliers récents et liés étroitement à la gynécophobie presque définitive due à la diathèse syphilitique et à la déformation cicatricielle de la verge. Je veux parler de la zoophilie sadique dont nous parlerons en terminant. Elle semble bien une conséquence de l’instinct sexuel dévié par accentuation de la difficulté des rapports sexuels normaux déjà primitivement existante (timidité, rougeur, impuissance émotive), mais définitivement marquée depuis qu’à l’insuffisance psychique relative se sont ajoutées l’insuffisance physique par difformité spéciale, la rancune de la maladie contractée et la crainte d’en contracter une nouvelle.
C’est en 1896 qu’il a contracté son chancre mixte phagédénique.
Malade et soigné dans les mois qui suivirent, il se remit à la fin de 1897 et c’est en 1898 qu’il commence à s’éloigner des femmes et à s’attacher à des animaux. En 1899-1900, il fait collection de bêtes variées et devient le client assidu de plusieurs maisons de vente spéciales et du marché aux oiseaux.
La liste est longue de ces animaux divers, mais nous l’avons fait, à plusieurs reprises, établir par le malade, afin de prouver que ce n’est pas là jeu de son imagination. Ces animaux ont été achetés chez des marchands divers dont nous avons recueilli les adresses que nous avons vérifiées ; les prix des animaux ont été relevés avec l’ordre dans lequel ils furent acquis ; ces prix et les époques d’acquisition ont été contrôlés pour quelques-uns.
Voici les animaux que j’ai eus chez moi depuis 1900 à 1904 :
- Écureuils.
- Rats blancs.
- Hérissons.
- Perroquets.
- Singes.
- Sansonnets.
- Cochons d’Inde.
- Chats.
- Chiens.
- Colombes.
Quantité approximative des bêtes tuées que sa mémoire lui rappelle de 1900 à 1903 :
- 3 chiens, dont un terre-neuve (1 petite chienne et ses petits chiens, perdus volontairement).
- Chats : environ 40 à 50, compris leurs petits.
- Rats blancs : 50 environ (75 centimes les gros).
- 2 perroquets valant 3 francs chaque.
- 3 singes, dont 1 gros de 60 francs (maki, singe de Madagascar) les 2 autres : 30 francs chaque.
- 1 colombe (2 fr. 50).
- 1 écureuil (6 francs).
- 1 hérisson (1 fr. 50).
- 4 sansonnets (3 francs, 75 centimes l’un).
- 10 cochons d’Inde environ (1 franc les gros).
Le malade explique comment il tuait ses chats, et à l’approche de l’agonie, il les appliquait contre sa poitrine tenant les pattes de devant de la main gauche et mordant la langue qui sortait par suite de la pression de sa main droite sur le cou.
Il montre des cicatrices du nez et de la paupière gauche supérieure dues aux griffes de chats.
Tels sont les caractères psychologiques des curieuses obsessions morbides présentées par notre malade et que nous avons cru pouvoir décrire comme un cas de zoophilie sadique.
L’insuffisance sexuelle physique acquise surajoutée aux insuffisances psychiques préalables nous semble avoir joué ici un rôle déterminant dans la genèse des phénomènes obsessionnels sadiques développés en dernier lieu sur les animaux.
Dr A. MARIE (de Villejuif).
