S’il est vrai que même les dieux meurent, quelques-uns d’entre eux, les plus anciens, ont fasciné les civilisations plus longtemps que les autres. Leurs cultes violents, en faisant appel aux plus profondes pulsions humaines et en remontant dans la partie la plus sombre des psychés de leurs desservants, ont marqué durablement la mémoire des hommes. Rares sont les divinités qui peuvent se targuer d’une telle longévité. Baal, le vieux dieu sémite, en fait partie : son culte a été célébré depuis environ 3000 av. J.-C. jusqu’à l’époque romaine, sans discontinuer.
Son nom (« le maître » ou « l’époux » — synonymes révélateurs de sociétés où l’homme domine son épouse) se retrouve dans tout le Moyen-Orient, depuis les zones peuplées par les peuples sémites jusqu’aux colonies phéniciennes, au premier rang desquelles brille l’immortelle Carthage, la cité dont le nom est à jamais attaché à celui du dieu. Il est invariablement accompagné d’une divinité féminine aux noms changeants : Astarté, Ishtar ou encore Tanit à Carthage, cette même Tanit immortalisée par Flaubert dans son magnifique roman Salammbô.
« Ils passaient par le feu leurs fils et leurs filles à Moloch, ce que je ne leur avais point commandé ; et il ne m’était point monté au cœur qu’ils commissent de telles abomination. »
— Livre de Jérémie (32:35)
Baal n’est d’ailleurs qu’une appellation générique ; c’est le second qualificatif qui révèle quel aspect de Baal est ici invoqué : Baal Marcodès, dieu des danses sacrées ; Baal Shamen, dieu des cieux ; Baal Bek, le Baal solaire ; et surtout Hammon-Baal, le terrible dieu carthaginois...
Du Baal originel, on ne sait que peu de choses, mais des tablettes couvertes de signes cunéiformes, retrouvées dans les années 1920 par une équipe d’archéologues français à Ras Shamra, dans l’ancienne Ougarit mésopotamienne, ont permis de restituer la geste divine dans ses grandes lignes. Le dieu, dans un panthéon dominé par la figure souveraine d’El, fait d’abord figure d’intrus et doit mériter son rang. Il combat d’abord Yam, dieu des océans néfastes, avec l’aide d’Astarté, s’attirant ainsi le rôle précieux de protecteur de la vie. Puis il se fait construire un palais, bravant l’opposition d’El, avant de succomber et d’être englouti dans la gueule de Môt, la mort déifiée.
C’est la sœur de Baal qui finit par terrasser l’infâme Môt, libérant un Baal furieux qui fait éclater sa colère sous la forme d’un orage aussi terrifiant que vivifiant. Sept ans plus tard, un nouvel affrontement tourne définitivement à l’avantage de Baal. Le mythe se charge d’épisodes d’une anthropisation poussée, contenant maintes anecdotes mettant l’accent sur les faiblesses divines, semblables à celles des hommes : goût immodéré pour le vin et l’ivresse, obsession du sexe et hantise de l’impuissance.
« Carthage, que tant de richesses et de passions rendaient superbe, élevait vers le ciel ses tours sombres où résonnaient les hurlements étouffés des victimes de bronze. »
— Inspiré des chroniques de Diodore de Sicile
Avec l’époque hellénistique, la culture grecque et ses dieux recouvrent souvent les cultes de Baal d’oripeaux hellènes, identifiant Astarté à Aphrodite et Baal à Zeus dans tout le monde conquis par Alexandre et ses héritiers. L’hellénisation transforme au passage ces vieux cultes agraires et animistes en mystères aux cérémoniels plus élaborés, comportant des degrés d’initiation et de connaissances dont les secrets se sont évanouis dans le temps.
C’est Carthage qui nous laisse deviner avec le plus de précision l’un des aspects qu’eurent ces Baal tardifs. La plus puissante des colonies phéniciennes rompit en 480 av. J.-C. avec sa métropole, au lendemain d’une bataille perdue. Le culte local de Baal refléta cette évolution, se concentrant sur l’association des deux divinités Hammon-Baal et Tanit, symboles du Jour et de la Nuit, du Soleil et de la Lune. Les Grecs ne s’y trompèrent point : le couple divin carthaginois fut associé non plus à Zeus et Aphrodite, mais à Saturne (Cronos) et Héra, mariant la sauvagerie des temps originels à l’austérité implacable d’une justice divine.
En 310 av. J.-C., vaincus et assiégés par les Grecs de Sicile conduits par Agathocle, les Carthaginois souffrirent d'une terrible sécheresse. Les prêtres, pour expier les fautes de la cité envers Baal, organisèrent un holocauste majeur, un sacrifice d'une ampleur inouïe que les textes nomment précisément un moloch. Selon Diodore de Sicile, cinq cents enfants de la plus haute noblesse furent suppliciés. Un colosse de bronze à l'effigie de Baal trônait sur la place centrale ; creux à l'intérieur, il abritait un brasier ardent. Leurs bras articulés soulevaient les corps des enfants, encapuchonnés de noir, pour les précipiter vivants dans la gueule béante, sous les acclamations d'une foule en délire.
La folie collective atteignait des paroxysmes : des hommes et des femmes, hors d'eux, se lacéraient le corps ou se poignardaient mutuellement. Selon la chronique, un violent orage s'abattit alors sur la ville, étouffant le brasier et remplissant les citernes de la cité assoiffée. Ce massacre rituel visait à réparer un manquement coupable de l'aristocratie : l'oubli de la tradition immémoriale qui exigeait l'immolation du premier-né de chaque grande famille pour garantir la pérennité de l'État.
Un siècle plus tard, lors de la terrible Guerre des Mercenaires racontée par Gustave Flaubert dans Salammbô, le scénario de l'horreur se répéta à l'identique. Assiégés par les troupes de Mâtho qui avaient coupé l'aqueduc de la ville, le Conseil des Anciens décida de réitérer le sacrifice suprême. Cette fois, l'obligation fut élargie à l'ensemble de la population : chaque famille, noble ou plébéienne, dut livrer un enfant. Le peuple défila en silence, masqué pour étouffer les pleurs et préserver l'anonymat de la douleur, tandis que les prêtres s'entaillaient la chair à coups de poinçons de fer.
« Entendez-vous ? Ils crient : "Seigneur, mange ! Verse la pluie, enfante !" Et le colosse de bronze se met à rougeoyer sous le poids de la flamme et des âmes... »
— Gustave Flaubert, Salammbô (1862)
Les récits de l'époque, rapportés et romancés, décrivent un spectacle apocalyptique où le colosse de bronze, gorgé de victimes, vacillait sous la chaleur intense. La foule, enivrée de sang et de fumée, bascula dans une nuit de carnage généralisé. Et une fois de plus, un orage providentiel vint détremper la terre assiégée, permettant aux Carthaginois de repousser leurs assaillants.
Il fallut attendre l’anéantissement total de la cité par Scipion Émilien en 146 av. J.-C. pour que s’éteigne définitivement le culte de Baal sur les rivages africains. Le sol fut maudit, labouré de sel pour que rien n’y repousse jamais. Témoignage de la haine implacable vouée par Rome à sa rivale punique, il fallut attendre le règne d'Auguste pour qu'une colonie romaine s'élève sur ces ruines tragiques. Ainsi s'évanouissent les dieux les plus sombres, consumés par la fureur des hommes qui les avaient enfantés.