L'affaire des Vaudois d'Arras, qui se déroule au milieu du XVe siècle (principalement entre 1459 et 1461), constitue l'un des épisodes les plus révélateurs de la naissance des grandes chasses aux sorcières en Europe occidentale. Sous couvert de combattre une prétendue hérésie, les autorités ecclésiastiques et civiles menèrent une vaste répression fondée sur des aveux extorqués sous la torture, mêlant accusations de sorcellerie, de pacte avec le Diable et de participation au sabbat.
Bien que le terme de « Vaudois » renvoie à l'origine au mouvement religieux de pauvreté évangélique fondé par Pierre Valdo au XIIe siècle, il fut alors employé de manière abusive pour désigner des individus soupçonnés de pratiques démoniaques et nocturnes. Cette affaire, qui conduisit à de nombreuses condamnations et exécutions au bûcher, marque une étape décisive dans l'élaboration de l'imaginaire démonologique qui culminera aux XVIe et XVIIe siècles avec les grandes persécutions de masse.
Au XIVe et au XVe siècle, on voit les procès de sorcellerie se multiplier d'une manière extraordinaire, principalement en Espagne et en Italie. Les accusés appartiennent à toutes les classes de la société, aux plus éclairées comme aux plus ignorantes, et les membres du clergé ne sont même pas épargnés.
Pierre d'Abano (ou d'Albano), écrivain italien et savant fort distingué, fut accusé d'avoir appris les sept arts libéraux par le secours de sept démons. On voulut le convaincre d'avoir enfermé ces sept démons dans une grosse bouteille qu'on trouva chez lui, remplie d'une mixtion de sept drogues différentes. Il fut mis en prison à l'âge de quatre-vingts ans ; on lui fit un procès, mais il mourut avant le jugement. N'ayant point été condamné, on l'enterra d'abord dans l'église Saint-Antoine de Padoue. Bientôt, les inquisiteurs le firent déterrer et, par ordre, on brûla ses os sur la grande place.
En 1453, le prieur de Saint-Germain-en-Laye, Guillaume Edeline, docteur en théologie, fut accusé de s'être donné au démon dans l'intention de posséder une femme dont il était vivement épris, et de s'être trouvé souvent au Sabbat. La sentence fut prononcée à Évreux ; mais protégé qu'il était par sa qualité de prêtre, il en fut quitte pour une prison perpétuelle, avec le pain et l'eau pour toute nourriture.
Les Vaudois du XVe siècle sont mentionnés pour la première fois dans une bulle du pape Eugène IV donnée à Florence le 10 avril 1439. Eugène accuse Amédée VIII, duc de Savoie (que le concile de Bâle venait d'élire pape sous le nom de Félix V, après l'avoir déposé lui-même), de s'être laissé séduire par des sorciers, frangules, straganes ou vaudois, et de s'être servi de leur aide pour l'exécution de ses coupables projets.
Voici ce que rapporte le chroniqueur Enguerrand de Monstrelet :
Les accusations de vauderie se multiplièrent bientôt avec une extrême rapidité, principalement au nord de la France, en Flandre et en Picardie. Dans un chapitre général des frères prêcheurs tenu à Langres en 1459, un nommé Robinet de Vaulx, natif de Hébuterne, en Artois, condamné au feu comme vaudois ou sorcier (car les deux noms étaient synonymes), signala un grand nombre de personnes comme coupables du même délit. De nouvelles arrestations furent faites, et les vicaires de l'évêque d'Arras, voyant que le nombre des accusés augmentait dans une proportion effrayante, et de plus que les faits étaient loin d'être prouvés, furent d'avis d'abandonner les poursuites.
Jacques Dubois, docteur en théologie, et l'évêque Jean Faulconnier soutinrent au contraire la culpabilité, et prétendirent qu'aussitôt qu'un homme était pris et accusé pour ladite vauderie, on ne devait l'aider ni le secourir, fût-ce père, mère, frère ou quelque autre proche parent ou ami, sous peine d'être pris pour un vaudois.
Ces doctrines prévalurent. La pitié fut interdite ; on nomma des commissions composées de clercs, de moines et de jurisconsultes. On amena les accusés, la tête couverte d'une mitre, sur un échafaud au milieu de la cour du palais épiscopal ; et là, l'inquisiteur Pierre Broussard leur reprocha d'avoir assisté au sabbat.
On les soumit ensuite à la torture, et quand on leur demandait si les faits allégués contre eux étaient réels, vaincus par la douleur, ils répondaient que oui. Peu de jours après, on les brûla, et tous en mourant protestèrent de leur innocence.
L'année suivante, en 1460, de nouvelles exécutions eurent lieu. Mais en 1461, le nouvel évêque, Jean Geoffroy, qui pendant toutes ces scènes lugubres avait été absent de sa ville épiscopale, y revint enfin pour mettre un terme à ces cruautés. Il désapprouva vivement la conduite des juges ; le Parlement s'intéressa à l'affaire, on relâcha les prétendus vaudois qui se trouvaient encore en prison, et trente ans plus tard, le 10 juillet 1491, la mémoire des malheureuses victimes de cette odieuse persécution fut solennellement réhabilitée au lieu même où elles avaient subi le dernier supplice.
Notice Historique : De la pauvreté vaudoise au mythe de la sorcellerie
Le glissement sémantique du mouvement vaudois (issu de Pierre Valdo vers 1170, prônant la pauvreté volontaire et la prédication laïque) vers la qualification de secte luciférienne et cannibale au XVe siècle illustre la manière dont l'Inquisition a forgé le concept moderne de sorcellerie collective.
À Arras, en 1459-1461, ce sont des notables, des bourgeois aisés et des gens de métier qui furent ciblés, révélant des motivations souvent politiques, vénales ou d'accaparement de biens. L'utilisation systématique de la torture (estrapade, gantelets de fer, veille) garantissait l'obtention des aveux stéréotypés indispensables pour valider la réalité du Sabbat devant les tribunaux d'Église.
Bibliographie sélective & Sources
- Monstrelet, Enguerrand de, Chronique, édition par Louis Douët d'Arcq, Paris, Renouard, 1857-1862.
- Meirynck, Tania, Les Vaudois d'Arras (1459-1491) : une chasse aux sorcières en Flandre artésienne, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2015.
- Ostorero, Martine, Le Sabbat des sorciers : XVe-XVIIIe siècles, Grenoble, Jérôme Millon, 2007.
- Russell, Jeffrey Burton, Witchcraft in the Middle Ages, Cornell University Press, 1972.
- Kieckhefer, Richard, La Magie au Moyen Âge, Paris, Les Belles Lettres, 1996.

