Le sang et son histoire
Vase de sacrifice rituel.
“Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots,
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
À travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.”
— Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
Chaud, stimulant, excitant, puissant, fascinant... nombreux sont les qualificatifs qui peuvent définir le sang, ce liquide vital rouge comme le feu, symbole par excellence de la vie, et qui, d'après certains de nos ancêtres, serait le véhicule direct de l'âme. Tout au long de l'histoire et à travers le monde, les rituels, les sacrifices et les crimes commis en son nom ne se comptent plus, transformant notre terre en un immense autel afin que les hommes puissent s'abreuver de cette chaude boisson stimulante. Sang animal, sang humain ou vin mêlé de sang, peu importe, pourvu que la soif soit apaisée et les dieux repus.
Notice Historique : Les trois usages fondamentaux du sang
L'anthropologie religieuse distingue traditionnellement trois grands usages rituels du sang dans les civilisations antiques :
1° Le barbouillage, consistant à enduire les idoles ou les masques sacrés pour leur insuffler vie et puissance divine ;
2° La boisson, ingestion directe pour s'approprier la force vitale ou sceller des pactes indissolubles ;
3° L'aspersion, projection purificatrice ou propitiatoire sur les fidèles et les autels.
Dans les pays nordiques, les statues des divinités étaient enduites de sang humain ; pour cette raison, elles étaient appelées Oeden (« Oda » signifiant détruire, « Ode » signifiant mort), racine directe du nom d'Odin. À Sparte, les adolescents subissaient une terrible flagellation dont le but était d'arroser l'autel de la déesse Orthia (assimilée à Artémis). Les parents assistaient à cette torture, et Plutarque affirma avoir vu des garçons mourir sous les coups, ce genre de mort glorieuse remplaçant le meurtre rituel originel.
Tant l'idée de boire aux sources de la vie que celle d'offrir des sacrifices pour rendre le ciel propice ou apaiser son courroux sont des notions essentielles qui se rencontrent dans toutes les coutumes. Hérodote nous raconte au sujet des Scythes : « Ils concluent des traités de la façon suivante : ils versent le vin dans un grand vase de terre, le mélangent avec du sang des contractants — que ceux-ci obtiennent en se faisant une éraflure avec une alène ou un couteau —, et trempent ensuite leur épée, leurs flèches, leur hache d'armes et leur javelot dans la coupe. Puis les contractants eux-mêmes, ainsi que les plus nobles de leur suite, boivent. »
« Le sang est un juice d'une qualité toute particulière. »
— Johann Wolfgang von Goethe, Faust
En Égypte, à Héliopolis, on immolait chaque jour trois hommes. Quant à Eusèbe de Césarée, il nous rapporte qu'en Phénicie, on tirait au sort chaque année le nom des enfants qui devaient être offerts à Baal, ce dieu cruel qui ne se satisfaisait que du spectacle d'un brasier empli de petits corps innocents.
Les mystes, prêtres ou dévots du culte de Mithra, sacrifiaient un taureau et en buvaient le sang. Par la suite, la liturgie évolua : l'initié était couché dans une fosse recouverte d'un plancher à claire-voie. On y égorgeait le taureau au-dessus de lui, et le sang s'écoulait à travers les fentes de bois. L'initié exposait sa tête, ses vêtements et son corps à toutes les gouttes qui tombaient, se renversant en arrière pour que soient arrosés ses joues, ses oreilles, ses lèvres, ses narines et ses yeux, allant jusqu'à humecter sa langue de ce sang encore chaud, avant de s'offrir à la vénération de la foule.
Dans la Rome antique, on égorgeait des enfants — dont le sang était considéré comme le plus pur — lors de la fête de plusieurs dieux Lares, puis l'on jetait dans le Tibre des hommes et des femmes pour conjurer les fléaux. En 1486, à l'occasion de l'inauguration du grand temple dédié au dieu de la guerre, l'empereur aztèque Montezuma décida d'égorger des centaines de victimes afin de faire couler un flot ininterrompu de sang. On estima qu'en une seule année, le nombre de sacrifiés s'élevait à plus de vingt mille individus.
Notice Historique : Le culte du sang en Mésoamérique
Chez les Aztèques, le sacrifice humain et l'autolacération (perçage des lobes d'oreilles, de la langue ou des mollets avec des épines d'agave) étaient perçus comme une nécessité cosmique absolue. Le Soleil (Tonatiuh) avait besoin de l'eau précieuse — le chalchihuatl (le sang) — pour reprendre des forces chaque soir et renaître victorieux à l'aube, évitant ainsi l'anéantissement de l'univers.
Nombreux sont également les récits de missionnaires revenus d'Afrique, où le culte du sang était hautement développé. Les témoignages relatant les rituels destinés à s'attirer la faveur des génies nous éclairent sur le traitement réservé aux esclaves et aux prisonniers : « Lors du décès d'un chef de tribu, on amena treize victimes, escortées d'exécuteurs vêtus de noir. Une décharge de mousqueterie retentit... Les bourreaux se disposèrent à remplir leur fonction. Nous fûmes frappés par l'air impassible avec lequel la première des victimes supporta la torture, lorsque la lame acérée d'un long couteau lui perfora les joues. Ensuite, l'exécuteur, saisissant un sabre, en abattit la main droite du malheureux, qui tomba à terre ; enfin, de son glaive, il lui coupa le cou. Successivement, les douze infortunés subirent leur supplice. Les femmes étaient immolées sur le lieu même de la sépulture, l'usage étant d'arroser de sang la fosse en l'honneur du génie de la Terre. Après avoir aligné au fond du trou des têtes humaines formant un pavage funèbre, un esclave étourdit l'un des porteurs du défunt en lui assénant par derrière un violent coup sur la nuque ; le malheureux tomba sur le cadavre et la fosse fut comblée. »
À Bonga, dans le Dahomey, si le souverain souhaitait partir à la chasse, il réunissait ses compagnons, mais le succès de l'expédition exigeait du sang. Avant le départ, on mandait un enfant de dix à douze ans pour lui scier la gorge avec un vulgaire couteau. Chez les peuples de Guinée, des rites similaires se célébraient de nuit : les féticheurs, après avoir bâillonné leur victime, veillaient à ce que le sang jaillissant de la tête tranchée arrose immédiatement l'idole.
La colonisation fut aussi le théâtre de nombreux pactes occultes réputés indissolubles, tel le « pacte de sang » ou échange de sang. En 1895, le duc d'Uzès en fit la description suivante : « Si deux personnes veulent s'unir par les liens d'une amitié éternelle, elles se placent côte à côte : un féticheur, à la fois prêtre, médecin et chirurgien, s'avance au milieu de la foule assemblée et pratique une petite incision au couteau sur l'avant-bras de chaque contractant. Tous deux mettent alors en présence les lèvres de leurs plaies, de sorte que le frottement opère le mélange des sangs... Le chef du village portait ainsi environ cent vingt cicatrices de ce genre. »
Au Dahomey toujours, certaines sectes de féticheurs, pour acquérir clairvoyance et don de divination, recherchaient avidement l'occasion de boire du sang humain. Ils assistaient aux exécutions et, munis d'une calebasse, recueillaient le sang jaillissant de la tête tranchée pour le vider à longs traits. En 1862, on découvrit dans les rues de Port-au-Prince le corps d'un jeune homme poignardé : un tube de bambou, destiné à sucer le sang de la blessure, était encore planté dans sa chair, révélant le mobile occulte du crime.
Plus près de nous, en URSS, existaient des sectes mystiques singulières, telles que les Khlysts (flagellants) et les Skoptops (châtrés). Ces derniers avaient la réputation de se procurer la matière première nécessaire à leurs mystères de manière brutale : « Après avoir séduit une jeune vierge de quinze ans par de fausses promesses, on lui extirpait le sein gauche pendant son immersion dans un bain d'eau chaude. Cette chair était ensuite découpée sur un plat en menus morceaux que les assistants consommaient sacramentellement. La jeune fille, retirée du bain, était posée sur un autel voisin, tandis que toute la communauté exécutait autour d'elle une danse frénétique en entonnant des cantiques... »
Ovide, dans ses Métamorphoses, évoque déjà un procédé magique de rajeunissement par le sang : « Que je remplisse vos veines d'un sang nouveau ! » Mais il fallut attendre 1657 pour que cette intuition trouve une première application expérimentale, date à laquelle l'Anglais Clarke ranima un chien grâce au sang d'un autre canidé. Quelques années plus tard eurent lieu les premières transfusions sur l'homme, pratiquées par le médecin Jean Denys et le chirurgien Emmerez, qui insufflèrent du sang d'agneau à un jeune garçon qui y survécut miraculeusement.
Ce besoin viscéral de sang n'a jamais inspiré la simple répulsion aux sociétés humaines ; au contraire, il n'a cessé d'enflammer l'imaginaire, tant en Occident que dans le reste du monde. Jusqu'à une époque récente, de nombreuses coutumes attribuaient au sang des propriétés curatives souveraines. Pline l'Ancien rapportait déjà dans son Histoire naturelle : « Les épileptiques boivent le sang des gladiateurs comme s'ils s'abreuvaient à des coupes vivantes... Ils considèrent comme le remède suprême de humer le sang encore chaud, encore bouillonnant, à l'orifice même de la plaie, pour y surprendre le souffle de la vie. »
Notice Historique : Le sang des suppliciés et la médecine populaire
Durant l'Ancien Régime et jusqu'au XIXe siècle, le sang des exécutés constituait un remède pharmaceutique très prisé en Europe. Lors des décapitations, la foule se pressait au pied de l'échafaud munie de gobelets pour recueillir le sang encore fumant du criminel, réputé guérir l'épilepsie, les tumeurs et diverses maladies incurables, scellant ainsi l'alliance entre justice souveraine et magie populaire.
La superstition médicale s'attachait également au sang menstruel. On en trouve la trace dans divers écrits dès le VIIe siècle, ainsi que dans les Liber subtilitatum diversarum naturarum (les plus anciens traités de médecine monastique composés en Allemagne). Une compresse de sang utérin chaud appliquée sur les articulations était censée calmer les crises de goutte les plus aiguës, tandis qu'une chemise tachée de ce sang rendait son porteur invulnérable aux contusions et aux piqûres, ou jetée dans les flammes, éteignait un incendie.
Le sang humain servait aussi aux philtres d'amour. Une gazette allemande de 1892 mentionnait : « Pour s'assurer l'affection d'une jeune fille, le moyen le plus fréquent consiste à lui administrer secrètement trois gouttes de son propre sang mélangées dans un verre de vin ou de café. » Inversement, l'usage de son propre sang était préconisé comme remède : à Nuremberg, on s'égratignait la zone malade jusqu'au sang, que l'on recueillait sur un tampon de coton pour l'enfermer ensuite dans le tronc d'un arbre. En Bavière, pour contrer une hémorragie, on séchait et pilait deux grenouilles vertes que l'on administrait dans du vin rouge additionné d'écorce de grenade et de son propre sang. En Pologne, pour stopper une violente épistaxis, on écrivait son nom avec son linge sur un linge que l'on appliquait sur ses yeux.
Le sang le plus redoutable et le plus recherché demeurait celui des personnes mortes de mort violente, et en particulier des suppliciés. Antée confectionnait des pilules à partir du crâne des pendus pour soigner les morsures de chiens enragés, et l'on affirmait que le sang des pêcheurs exécutés, bu chaud, guérissait l'épilepsie. Carl Lehmann, relatant l'exécution de l'assassin Karl Heinrich Friedrich à Zwickau le 15 décembre 1823, écrivit : « Nous avons vu de nos propres yeux des personnes vider des pots entiers du sang de l'exécuté, et l'on donnait des coups de fouet à ces misérables, pour la plupart des enfants, afin de les faire détaler à travers champs. »
De nombreuses légendes entourent également le sang animal. Un vieux remède polonais destiné à dompter la peur et à conférer une bravoure indomptable consistait à prélever trois gouttes de sang derrière l'oreille d'un âne, à en imbiber un linge que l'on trempait dans l'eau d'un puits avant de la boire. S'enduire les yeux de sang de chauve-souris était censé octroyer la vision nocturne, tandis que porter ce même sang sur soi constituait le philtre d'amour infaillible.
Ces croyances inébranlables aux vertus occultes du sang ont tragiquement motivé de nombreux crimes au fil des siècles, impliquant des figures tristement célèbres telles que Gilles de Rais, Élisabeth Bathory ou l'empereur Élagabal. Les annales judiciaires regorgent de drames engendrés par ces superstitions. Voici le résumé d'un fait divers survenu en Allemagne à la fin du XIXe siècle : « Un paysan se casse une jambe en charriant du bois. Négligeant de se faire soigner, il contracte en outre une fièvre typhoïde. Des voisins venus à son chevet le persuadent qu'il est ensorcelé par une villageoise qui lui aurait jeté un maléfice. On mande la prétendue sorcière et les assistants exigent qu'elle donne son propre sang à boire au malade pour chasser le démon. Devant son refus, deux hommes la frappent au visage jusqu'à ce qu'elle saigne du nez. L'un des assistants barbouille ensuite ses mains d'excréments en y traçant trois croix et, à coups de poing, force la malheureuse à s'allonger sur le lit du possédé pour lui abreuver la bouche de son sang. Le paysan, rasséréné, s'écrie : "Ça commence à bien faire !" Tandis que le sang restant est recueilli dans une tasse en prévision d'une rechute. Sur réquisitoire du procureur, les deux exorcistes furent condamnés à trois mois de prison. »
Allégorie des cycles destructeurs et du sang versé.
Puissant est le sang lorsqu'il est invoqué dans les rites magiques ; il y constitue l'élément indispensable à toute concrétisation occulte. Le Diable lui-même ne réclame-t-il pas une signature tracée de notre propre sang pour sceller le pacte damnant l'âme humaine ? Bien que l'Inquisition ait détruit une grande partie de ces archives, le compte rendu du procès d'une sorcière belge jugée en 1603, Claire Goossen, nous en livre un témoignage saisissant : « Satan rédigea lui-même le pacte sur une feuille de papier avec le sang pris à une égratignure qu'elle s'était faite à l'aide d'une épingle au pouce de la main gauche, et la prisonnière signa le pacte de son sang. »
Citons également cette inoubliable anecdote recueillie par Claude Seignolle dans ses Évangiles du Diable : « Lorsque le sire de Changé s'ouvrit la veine pour signer un pacte avec le Saphir infernal, sa chemise fut tachée de sang. Il paya une sage-femme pour la faire disparaître en la lavant au cœur de la nuit noire. Elle n'y parvint point, et depuis lors, à minuit sonnant, on entend encore le bruit régulier de son battoir lorsque l'on passe aux abords du doué du château du Plessix-Pillet. »
Le sang joue également un rôle central lors des messes noires. L'abbé Boullan, Aleister Crowley et bien d'autres occultistes l'ont érigé en sacrement suprême de leurs rituels ténébreux. Plus près de nous, l'ésotérisme national-socialiste intégra lui aussi de nombreux serments et bains de sang au cœur de son embrigadement.
« J'entendis le bruit un peu semblable à un clapotis que faisait sa langue en léchant encore ses dents et ses lèvres, tandis que je sentais le souffle chaud passer sur mon cou. Alors, la peau de ma gorge réagit comme si une main approchait de plus en plus pour la chatouiller, et ce que je sentis, ce fut la caresse tremblante des lèvres sur ma gorge, et la légère morsure de deux dents pointues. »
— Bram Stoker, Dracula
N'est-il pas voluptueux, ce sang célébré dans les chefs-d'œuvre de la littérature fantastique ? De Maldoror à Lestat, de Dracula à Carmilla, parce que « l'âme de la chair est dans le sang », vous demeurerez à jamais les immortels d'un festin onctueux et ténébreux.